Mes cours Web 1.9. Les murs de la classe disparaissent (épisode 3)

décembre 9, 2011

Rockeur ? Couteau suisse ? Père Noël ? De quel enseignant rêvez-vous ? C’était, au début du semestre, la question que je posais à mes étudiantes en leur proposant un choix d’images. L’entraîneur de foot a fait un flop. Peut être une marque de rejet du jeu collectif (voir les épisodes précédents). Mais c’est vrai aussi que les filles qui s’emballent pour des histoires de ballon au fond du filet, c’est plutôt rare. Le rockeur a filé dans sa loge la banane entre les jambes. Pas une étudiante pour le trouver à sa place dans les beaux bâtiments XIXème de l’Université. C’est le couteau suisse qui a remporté la majorité des suffrages. Pourtant, armé de ma brosse effaceur et de mes marqueurs je faisais un piètre couteau suisse censé enseigner les usages du numérique à l’école (voir les épisodes précédents).

Quid du Père Noël ? L’intemporel bonhomme rouge est arrivé en seconde position. Il semblerait donc qu’il reste une valeur sûre auprès des jeunes femmes qui ont passé la vingtaine. « Faîtes nous de bonnes surprises, « Ouvrez-nous un monde de possibles. » Tel était en substance le message qu’elles semblaient vouloir me faire passer. Alors je suis allé faire mes courses de Père Noël dans mes réseaux sociaux numériques et j’ai rempli ma hotte de belles surprises.

Un paquet qui scintille au pied du sapin. C’est Stéphanie de Vanssay vient nous parler de l’usage du blog avec des élèves en difficulté

Une webcam, une connexion Skype, un vidéoprojecteur, et voilà que les murs de la classe disparaissent. Sur l’écran, Stéphanie de Vanssay décrit son travail, explique sa démarche, répond aux questions… Le cours sur « les usages du blog en éducation » prend une toute autre dimension grâce à ses explications claires et illustrées. Une professionnelle expérimentée qui a une belle analyse réflexive de sa pratique c’est plutôt rare et précieux comme cadeau non ? Elle vient concrétiser un cours qui, sinon, serait resté dans les limbes du discours académique. Les étudiantes sont séduites et moi je me dis qu’enseigner c’est moins délivrer un message que de créer un contexte favorable à l’apprentissage.

Un beau paquet et huit petites surprises. Jean-Roch Masson et ses twitteurs en herbe nous rendent visite un jeudi matin

Quinze jours plus tard c’est au tour de Jean-Roch Masson de nous rendre visite. Cet enseignant créatif et enthousiaste est accompagné, et ça c’est une sacrée surprise, d’une belle brochette de twitteurs et twitteuses en herbe. Huit de ses élèves de CP et CE1, pas trop intimidés par la situation, se prennent au jeu et décrivent l’usage qu’ils font de Twitter pour apprendre à lire et à écrire. Les balises et retweets n’ont plus de secrets pour eux. Ainsi, des enfants expliquent à de jeunes adultes tout l’intérêt qu’il y a à utiliser les outils numériques à l’école. L’expert n’est plus celui qu’on croit et ce renversement de rapport au savoir me semble salutaire. Cela me rappelle une vidéo de TED dans laquelle un enfant de 12 ans se plaint du manque de compétence des adultes dans ce domaine. Par ailleurs, que de (futurs) enseignants posent des questions à des enfants, la situation n’est pas vraiment originale mais, en l’espèce, il s’agit ici de vraies questions, d’un véritable échange et les réponses que font les enfants montrent tout l’intérêt, mais également les limites et les difficultés d’utiliser le microblogging en contexte scolaire. La directrice de l’école est avec nous également et, l’espace d’un moment, les technologies permettent d’ouvrir une fenêtre entre ma salle de cours et le milieu de pratique dans lequel mes étudiants exerceront leur métier.

Alors je file acheter une carte postale au tabac du coin. Je suis « prof de tisse » comme disent mes étudiantes mais j’aime bien diversifier les modes de communication. Malheureusement, le choix est limité. J’opte pourtant sans hésiter pour un Parc de la Tête d’Or lavasse plutôt que pour une Basilique de Fourvière que je juge déplacée dans le contexte. Chacun peut sur le champ écrire un mot pour remercier les enfants.

Un cadeau imprévu : Monique s’invite dans nos travaux d’atelier

J’ai découvert le travail de Monique au travers du blog qu’elle a conçu pour dialoguer avec les parents. La Petite Section de Monique c’est tous les soirs, la publication d’un billet que les parents et les enfants lisent ensemble pour parler de la journée passée à l’école. On dirait bien que Monique, elle aussi, a dans l’idée de rendre un peu moins opaques les murs de sa classe. J’ai demandé à mes étudiants d’analyser ce travail, de dégager l’intérêt pédagogique d’une telle pratique, de relever les difficultés et les limites à la mise en place d’un blog de classe. Ce travail s’est fait de manière collaborative sur une page Etherpad. Il est donc public et parmi ce public il y a… Monique elle-même. Encore une fois la situation me semble revêtir une certaine originalité. Le travail qui se fait dans mon cours peut faire l’objet de commentaires ou d’ajouts. Monique ne s’en est pas privé. Elle complété nos informations avec un sondage qu’elle a réalisé auprès des parents et a commenté le travail de synthèse réalisé par les étudiantes C’était encore pour moi une belle opportunité de décloisonner l’enseignement que je donne et de le mettre en prise directe avec les milieux de pratiques.

Finalement, mes étudiantes n’ont pas tort. Je suis « prof de tisse ». C’est-à-dire que mon travail consiste à tisser des liens entre différents acteurs pour construire une situation propice aux apprentissages. Ces liens, je les tisse avec des technologies. Ainsi, les murs de ma salle de cours se sont un peu fissurés. Monique, Stéphanie et Jean-Roch ont accepté de se glisser dans les interstices. Qu’ils en soient remerciés.


Mes cours Web 1.9 ou de la difficulté d’être révolutionnaire (épisode 2)

novembre 18, 2011

Il y a 100 ans cette année, Ferdinand Buisson écrivait dans son dictionnaire : « Presque tous les grands pédagogues, Rabelais, Montaigne, Rousseau, Pestalozzi, sont des esprits révolutionnaires, insurgés contre les usages de leurs contemporains. Ils ne mentionnent les systèmes anciens ou existants que pour les condamner, pour déclarer qu’ils sont sans fondement dans la nature. Ils en font plus ou moins complètement table rase et entreprennent de construire à la place quelque chose d’entièrement nouveau. »

C’est donc un pavé sous le bras que j’ai abordé cette nouvelle année universitaire. Mon pavé, il est numérique. C’est un ordinateur portable de moins de 1,5 kg livré rapidement par une grande société installée en Irlande. Pas question de le lancer du haut d’une barricade mais, une fois branché et connecté dans ma salle de cours de l’Université, il me permet d’y faire entrer le monde et d’organiser le travail de mes étudiants. J’enseigne à de futurs enseignants. C’est ainsi que nous avons pu échanger via Skype (c’est interdit et donc tellement révolutionnaire !) avec Stéphanie de Vanssay sur son expérience de l’usage du blog avec des enfants en difficulté. Jean-Roch Masson et huit de ses élèves étaient « avec nous » pour nous faire part de leur expérience de l’usage de Twitter pour apprendre à lire/écrire. Ce sera bientôt Amandine Terrier qui a accepté d’intervenir sur son usage du microbloging avec ses élèves de CM2. C’est aussi grace à cet ordinateur que j’ai pu créer un blog et des notes Etherpad qui constituent la colonne vertébrale d’un travail collectif, collaboratif, basé sur le jeu et la pédagogie de projet.

Mon cours s’intitule en effet  « Enseigner à l’heure du numérique ». Heure, pas ère. Une ère c’est long et je ne forme mes étudiants que pour le monde actuel, tel que je le connais, tel que je le comprends, en espérant que les outils théoriques que je leur fournis leur permettront de s’adapter à son évolution. Mais les Bastilles pédagogiques ne sont pas si facile à prendre et il faut conduire de nombreux assauts avant de parvenir à prendre la forteresse.

Premier assaut : obtenir le matériel nécessaire

Je le répète, mon cours s’intitule « Enseigner à l’heure du numérique », pourtant, voila une photo du « kit de survie » qui m’a été fourni par la secrétaire qui m’a accueilli à la faculté : une enveloppe contenant deux stylos Bic, des marqueurs effaçables et la brosse idoine. La salle équipée que je croyais avoir réservée n’est pas disponible. L’atelier que j’ai prévu est à l’eau. Mais j’ai un vidéoprojecteur et je survis. Le révolutionnaire pédagogique se casse les dents sur un os technique et c’est un peu étrange si l’on songe que cette université avait innové, il y a maintenant  10 ans, en mettant en place le campus numérique FORSE.

Second assaut : composer avec un environnement pédagogiquement hostile

Après ce premier cours, j’ai deux options : disposer d’un laboratoire informatique ou enseigner dans une salle banalisée en comptant sur les ordinateurs personnels des étudiants. J’opte pour la première et ce sera le second os de ma révolution. Si la salle est au demeurant très bien équipée la disposition des ordinateurs rappelle une planche de poireaux semée par un jardinier géomètre : un bel alignement de Mac, posés sur des tables vissées au sol. Dans ces conditions, pas facile de mettre en place des travaux d’équipes, pas facile de développer l’entraide et la collaboration. Je circule difficilement entre les groupes, je me prends les pieds dans les chaises, je dérange les étudiants. Et puis il y a aussi ces pluggins manquants, impossible à installer en raison des droits limités de l’utilisateur, qui vous fichent en l’air un atelier parce qu’il n’est pas possible de visualiser des vidéo… sur le site du ministère de l’éducation nationale.

Troisième assaut : faire évoluer les habitudes, les pratiques

Mais les principaux obstacles ne sont pas les Bastilles techniques ou ergonomiques. Ce sont plutôt les représentations qu’ont les étudiants de la situation qu’ils vivent. Leur histoire aussi. « On n’a pas l’habitude qu’on nous donne la parole » me disait l’un d’eux. Ils s’attendent à un enseignant qui enseigne à son auditoire et les voilà en situation d’agir pour apprendre. Apprendre plutôt qu’être enseigné. Pas facile de considérer que les notes que l’on prend, que le texte que l’on écrit, sont collectifs plutôt qu’individuels. Pas facile de s’organiser pour conduire un un projet. Changer de paradigme n’est pas trivial. Je me rêvais Robespierre (celui d »avant la Terreur !) et c’est la Fontaine qui s’invite (mais que nous mettons peu à peu à la porte !) : « Que sert-il qu’on se contrefasse ? / Prétendre ainsi changer est une illusion / L’on reprend sa première trace / A la première occasion. » (le Loup et le Renard, Livre XII, fable 9).


Charançons, endosymbiose, hypomnematas et mes cours Web 1.9

mars 28, 2011

Sitophilus est un sinistre personnage. Ce charançon qui fait des dégâts considérables dans les stocks de céréales des zones tropicales  a une arme secrète qui lui permet de se satisfaire d’un régime  alimentaire passablement monotone.  Cette arme secrète, c’est le jeu collectif. Une bactérie nichée au cœur de certaines de ses cellules synthétise les composés absents de son environnement mais néanmoins nécessaires à son développement. Cela lui confère un avantage adaptatif considérable. « Échangerais nutriments essentiels absents de la farine contre nid douillet dans cytoplasme accueillant… »  Les biologistes qualifient ce jeu collectif  d’endosymbiose. C’est en somme une forme très poussée de symbiose dans laquelle l’association se traduit par l’intégration de la bactérie symbiotique au cœur même des cellules de son hôte.

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La théorie endosymbiotique propose ainsi de revisiter le struggle for life darwinien. Le moteur de l’évolution biologique serait moins la compétition à laquelle se livrent les organismes vivants que les collaborations qu’ils parviennent à établir. Cette théorie s’appuie en particulier sur des arguments qui montrent que certains organites cellulaires des espèces actuelles seraient d’anciennes lignées bactériennes  endosymbiotiques. Leur joint venture avec des cellules primitives aurait, il y a deux ou trois milliards d’années,  permis l’émergence d’organismes plus complexes.  Une forme originelle de « l’union fait la force » en quelque sorte.

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Le jeu collectif  est aussi au cœur des théories récentes sur l’apprentissage. Wenger [1] souligne que l’apprentissage est un processus émergeant au sein de communautés de pratique qui deviennent, chez Laferrière, des communautés d’apprentissage [2]. Dans sa théorie, Engeström [3] développe un modèle qui, dans la lignée de Vygotski et Leontiev, consiste à considérer qu’ apprendre est un processus social et collectif. Aujourd’hui, cette question est évidemment au cœur de la réflexion sur les réseaux numériques du Web 2.0 au sein desquels la génération Why (ou Y, ou C, ou Net Generation,  ou digital natives, comme on voudra) apprend et se socialise [4]. Ainsi, on assiste à l’émergence d’une nouvelle culture fondée sur l’apprentissage collaboratif et informel au sein de collectifs plus ou moins éphémères qui se structurent autour de valeurs et de centres d’intérêts communs [5].

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Et c’est alors que l’ordinateur est entré dans mes cours…

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J’enseigne dans une université qui accueille, comme toutes les universités aujourd’hui, des étudiants qui masquent l’onglet Facebook de leur navigateur sitôt que leur enseignant a l’idée saugrenue de passer devant l’écran de leur ordinateur. Me voila devant un dilemme. Comment concilier la nouvelle culture numérique et les règles de fonctionnement d’une institution qui privilégie la diffusion plutôt que le partage, l’individuel plutôt que le collectif ?

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La  partie magistrale de mon cours est désormais réduite à son strict minimum. Elle permet, en début de séance, de passer en revue les concepts qui seront utiles lors de l’atelier qui suivra. Le début du cours est certes magistral mais il fait néanmoins appel à l’énergie du groupe puisque les étudiants prennent des notes de manière collaborative sur un même document Etherpad. Ce document est un hypomnemata [6] d’un genre nouveau. Elaboré et partagé par et pour le groupe il enregistre la mémoire collective plutôt que la mémoire individuelle.  Ainsi les notes de cours sont plus riches et contiennent moins d’erreurs lorsqu’elles sont produites de manière collaborative.

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On bavarde dans mes cours, mais on bavarde silencieusement en clavardant avec Etherpad. Les échanges entre étudiants deviennent acceptables, parfois utiles. Il arrive qu’un étudiant, bloqué chez lui par un banc de neige ou un réveil en panne, rejoigne néanmoins le cours en téléchargeant ma présentation sur Moodle et en suivant la prise de note sur Etherpad. Les murs de l’Université deviennent transparents et les distances rétrécissent. Moi je retrouve un étudiant perdu.

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Au cours de l’atelier qui suit on échange, on partage, on argumente, on co-construit pour donner du sens aux situations professionnelles analysées ..  encore le collectif au service d’un projet commun. Les étudiants utilisent les informations que j’ai déposées sur Moodle mais aussi les algorithmes de recherche de Google.  L’information est là, à portée de clic. Devenir expert, c’est moins mémoriser cette information que de savoir la trouver, d’apprécier sa fiabilité, d’évaluer sa pertinence, et in fine, de savoir l’utiliser.

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Et c’est alors que se pose la question de l’évaluation…

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Comment évaluer des individus quand on enseigne le travail collaboratif ? Les productions sont collectives, les appréciations le sont également. Quant à la notation elle se traduit par des points attribués au groupe. Ce sont les étudiants eux-mêmes qui décident et annoncent de quelle manière leur répartition doit être effectuée, et, le cas échéant, que l’un d’entre eux, particulièrement impliqué et moteur, mérite une note supérieure à celle de ses coéquipiers.

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Reste la question de l’examen final, individuel comme il se doit. Comment autoriser l’ordinateur et permettre un libre accès à l’information durant l’examen tout en interdisant les communications entre étudiants afin de s’assurer que le travail qui sera remis sera bien un travail personnel ?

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Me voila à me casser les dents sur un os pédagogique. Et qu’un Jenkins  se casse les dents sur le même os n’a rien de rassurant [7].

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[1] Wenger, E. (1999). Communities of practice : Learning, Meaning and Identity. Cambridge : Cambridge University Press.
[2] Laferrière, T. (1999). Apprendre à organiser et à gérer la classe, communauté d’apprentissage assistée par l’ordinateur multimédia en réseau. Revue des sciences de l’éducation, 25 (3), p. 571-591.
[3] Engeström, Y. (1987). Learning by expanding: An activity-theoretical approach to developmental research. Helsinki: Orienta-Konsultit.
[4] Ito, M., Horst, H., Bittanti, M., Boyd, D., Herr-Stephenson, B., Lange, P., Robinson, L. (2008). Living and Learning with New Media: Summary of Findings from the Digital Youth Project. Chicago: MacArthur Foundation.
[5] Thomas, D., & Brown, J. (2011). A new culture of learning. Cultivating the imagination for a world in constant change. LaVergne, TN: Createspace.
[6] Pour Michel Foucault, un hypomnemata est un support de mémoire. Foucault, M. (1976-1988) Dits et écrits. t2. Paris : Gallimard Quarto.
[7] http://henryjenkins.org/2011/02/what_constitutes_an_open-book.html

Crédit photo: G. Chauvin http://aramel.free.fr/INSECTES11-7.shtml