Permettre l’utilisation du numérique à l’école ?

Après avoir auditionné des représentants de l’industrie pharmaceutique, consulté des blogs de médecins et d’associations de praticiens le Haut Conseil National de la Santé Publique  vient de formuler des avis afin de guider l’action du gouvernement pour la politique de santé de la France… Non, je blague, on ne fonde pas une politique de santé publique sur la seule foi d’opinions de personnalités, fussent-elles parties prenantes, ou d’avis exprimés sur des blogs. Je blague à moitié quand même parce que c’est bien la méthodologie qui semble avoir prévalu pour la rédaction du rapport « Permettre l’utilisation du numérique à l’école ». Mais c’est vrai que ce n’est pas de santé publique dont il est question ici. Il s’agit d’éducation.

On pourrait naïvement penser que pour rédiger un rapport on consulte évidemment, mais surtout, on s’adresse à des chercheurs du domaine. Ils ont établi des résultats sur lesquels il est possible de se fonder pour améliorer les politiques publiques. Tant qu’à prendre des décisions, autant le faire en tenant compte des connaissances les plus récentes.  C’est l’evidence-based policy des anglo-saxons.

Bien sûr, ces fichus chercheurs parfois se trompent et les conséquences peuvent être désastreuses. On en connait des exemples douloureux dans le domaine de la santé publique. La science reste pourtant le meilleur moyen que l’humanité ait inventé pour agir de manière rationnelle et la santé est un sujet trop important pour que les décisions politiques qui la concernent utilisent la technique du doigt mouillé ou les méthodes de la pataphysique.

Ce n’est visiblement pas vrai pour tous les secteurs puisque lorsqu’il s’agit d »éducation, les rapports qui sont produits ignorent très souvent les résultats de la recherche et privilégient les opinions exprimées sur les blogs. Pour s’en convaincre il suffit de jeter un œil aux bibliographies du rapport Fourgous [1]  ou  du rapport « Permettre l’utilisation du numérique à l’école » [2] publié le 6 mars 2012 par le Conseil National du Numérique. Le CNN est  une  instance consultative mise en place il y a moins d’un an, chargée d’accompagner le Gouvernement dans ses réflexions relatives au numérique. Snober la recherche en éducation semble être une tradition française. Sur la même thématique, le numérique à l’école, la bibliographie des rapports de l’UNESCO [3]  de la Commission Européenne [4], ou du Conseil Supérieur de l’Education du Québec [5] semblent pourtant démontrer que des chercheurs se sont intéressés à la question. Mais je compare peut-être des choses pas comparables.

Revenons à ce fameux rapport du Conseil National du Numérique. Comme ses auteurs le soulignent, il vient ajouter à une longue liste de rapports qui abordent, sous des angles divers, la question de l’e.éducation. La perspective affichée permettre plutôt que promouvoir les usages du numérique à l’école est intéressante. Mais d’emblée, la mission que s’assignent les auteurs paraît irréalisable : aborder la question du cadre à fournir pour développer les usages… mais sans aborder la question de ces usages. Qui peut croire que l’organisation de l’offre de ressources numérique peut se passer d’une réflexion sur la manière dont les ressources peuvent être utilisées en classe ?

Le début du rapport vient souligner le fossé qui se creuse entre une génération et son école et l’importance des réformes à conduire du point de vue des usages pédagogiques du numérique pour que l’institution scolaire soit en adéquation avec la société actuelle. De ce point de vue, le rapport rappelle ici des résultats d’études et de recherches qui ont abordé cette question [6] [7] brillament présentés dans « Petite Poucette » [8] , un très beau texte de Michel Serres. Si les auteurs du rapport évoquent des résultats aujourd’hui bien établis, ils avancent aussi des assertions discutables (le numérique serait un « langage [sic] accessible à tous les élèves ») ou des poncifs éculés (« L’appétence pour le numérique est en effet un trait partagé par tous les élèves »).

On serait bien tenté d’applaudir quand on lit « Favoriser une logique de demande dans les politiques de numérique à l’école ». En effet, les échecs des innovations dogmatiques [9] conduites par l’institution sont légion. Laisser aux enseignants le libre choix des outils dont ils ont besoin pour résoudre les problèmes pédagogiques qu’ils rencontrent paraît plus prometteur. Mais on comprend plus loin que c’est encore ici, plutôt qu’une réflexion basée sur les compétences à développer chez les élèves, une logique de contenu qui prévaut. Cette logique conduit les auteurs du rapport à finalement se contredire puisque, parmi les recommandations qu’ils formulent, ils suggèrent La réalisation d’ « une plate-forme de référencement des ressources, ouverte, dotée de fonctions de recherche et de collaboration ». Des bases de données dotées de telles fonctions existent. Elles proposent, aux enseignants, des ressources validées par les corps d’inspection (un label R.I.P., reconnu d’intérêt pédagogique, est apposé sur certaines d’entre-elles). Que sait-on de leur usage par les enseignants ? L’innovation est un processus qui se pilote par une évaluation continuée de ses impacts. L’évaluation des bases de données existantes a-t-elle été réalisée ? Déjà, en 2010 la Cour des Comptes pointait dans un rapport, les insuffisances de l’évaluation des mesures prises par le Ministère.

Proposer la création d’ « une plate-forme de référencement des ressources numériques pédagogiques, doté [sic] d’un moteur de recherche et d’un système d’indexation » revient d’une certaine manière à appliquer ce que les auteurs dénoncent par ailleurs : appliquer de vieilles recettes pour résoudre les problèmes d’un monde nouveau. En effet, la question de l’indexation des ressources, sous sa forme traditionnelle en tout cas, ne prend guère en compte leur nature dynamique et la participation des usagers en tant que co-concepteurs. Quant à l’idée de faire participer les enseignants à ce processus d’indexation dans une logique Web 2.0, elle souffre du défaut de n’avoir pas encore fait ses preuves dans un contexte institutionnel.

La question de la conception, de la mise à disposition et de l’usage des ressources pédagogiques est complexe. Il me semble qu’elle devrait prendre en compte, au-delà de leur  dimension pédagogique incontournable, les aspects anthropologiques, intellectuels et sociaux de ce qu’est un document [10] et s’appuyer sur les travaux récents en sciences de l’éducation et architecture de l’information.

Je ne doute pas qu’il se trouvera un lecteur pour me faire remarquer qu’il y a une contradiction à publier sur un blog un billet qui questionne l’usage des blogs dans les rapports institutionnels. Je précise donc que je considère que les blogs pédagogiques constituent un formidable vivier de ressources pour nourrir la réflexion sur la question des usages du numérique à l’école. Je pense également c’est également une formidable opportunité pour attraper les connaissances issues des milieux de pratiques. Pour autant, je considère que cela implique d’adopter des méthodologies adaptées (on pourra à cet égard consulter des travaux québécois sur la mobilisation des connaissances)

 [1] Fourgous, J.-M. (2010). Réussir l’école numérique. Rapport de la mission parlementaire de Jean-Michel Fourgous, député des Yvelines, sur la modernisation de l’école par le numérique: Assemblée Nationale.

[2] Commission Nationale du Numérique, (2012). Permettre l’utilisation du numérique à l’école. Paris: CNNum.

 [3] UNESCO. (2011). Transforming Education: The Power of ICT Policies. Paris: United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization.

 [4]  Redecker, C., Leis, M., Leendertse, M., Punie, Y., Gijsbers, G., Kirschner, P., et al. (2011). The Future of Learning:Preparing for Change. Seville: JRC-IPTS, European Commission.

 [5] Conseil Supérieur de l’Education. (2000). Éducation et nouvelles technologies.  Pour une intégration réussie dans l’enseignement et l’apprentissage. Québec: MELS.

 [6] Ito, M., Horst, H., Bittanti, M., Boyd, D., Herr-Stephenson, B., Lange, P., et al. (2008). Living and Learning with New Media: Summary of Findings from the Digital Youth Project. Chicago: MacArthur Foundation.

 [7] Lenhart, A., Kahne, J., Middaugh, E., Rankin Macgill, A., Evans, C., & Vitak, J. (2008). Teens, Video Games and Civics. Washington, DC: Pew Research Center.

 [8] Serres, M. (2011). Petite poucette. Séance inaugurale de l’Académie des sciences.

 [9] Sanchez, E., Genevois, S., & Joliveau, T. (2011). Uses of GIS in French Secondary Schools: Dogmatic Innovations, Innovative Teachers, and Parallel Experimentations. In A. Milson, A. Demirci & J. Kerski (Eds.), International Perspectives on Teaching and Learning with GIS in Secondary Schools (pp. 97-107). Dordrecht, NL: Springer.

[10] Salaun, JM. (2012). Lu, vu, su : les architectes de l’information face à l’oligopole. Paris: La Découverte.

7 commentaires pour Permettre l’utilisation du numérique à l’école ?

    • E. Sanchez dit :

      Je constate que certains sont plus rapides que d’autres🙂 mais aussi que les avis convergent et se complètent.
      merci pour les liens. Je conseille aux lecteurs arrivés ici par hasard de consulter les liens laissés par Bruno.

  1. julienllanas dit :

    Merci Éric pour ces remarques éclairantes, effectivement le CNN rend des avis qui sont fondés sur la mobilisation des réseaux des principaux membres de cet organisme consultatif. Aucune ambition scientifique et pour certains une position d’observateur participant dans laquelle les multiples biais de l’analyse du secteur sont assumés. Comme tu le dis très justement aucune comparaison n’est possible avec un rapport de l’OCDE, de l’UNESCO et de l’ANR. Cependant les trois principales propositions font sens pour des personnes en responsabilité sur le terrain.

    • E. Sanchez dit :

      Bonjour Julien et merci pour ta réaction,
      J’avoue que pour ma part je reste dubitatif sur l’un des avis qui consiste à proposer une plateforme de ressources indexées. De telles plateformes existent et je crois que l’on ne sait pas grand chose sur leur usage. Il serait donc utile d’évaluer leur intérêt avant de poursuivre dans cette voie.
      Tu écris que cette proposition fait sens pour les acteurs de terrain mais sur quoi te fondes tu pour écrire cela ? Je suis en contact quotidien avec des enseignants et de mon cóté je n’ai pas du tout ce sentiment. Tu écris également que les biais sont assumés mais je ne comprends pas comment. Si des erreurs sont réalisées en raison d’une méconnaissance des réalités comment cela peut-il être assumé ?
      Bien à toi, Eric

      • julienllanas dit :

        Sur la question des acteurs de terrain, je voulais plutôt mentionner les décideurs qui représentent une bonne partie du panel d’entretiens. Effectivement très peu d’enseignants ont été auditionnés même si la pédagogie était plus ou moins sortie du spectre. Sur la question des portails à dimension sociale, il existe de nombreux travaux de recherche, je pense à ceux de Boyd, Ellison, Pynoo, Devolder, Tondeur, Van Braak, Duyck, Hofman, Dijkstra, Singh… Pour la preuve de concept, le portail SIALLE (service d’information et d’analyse des logiciels libres et éducatifs) peut servir de support d’étude étant donné qu’il accepte les commentaires des utilisateurs : c’est déjà une avancée intéressante pour un site institutionnel. Actuellement sur les « places de marché » à fonctions sociales, la curation de ressources logicielles est fondée en grande partie sur des principes d’audience et de commentaire. Quant à la connaissance des réalités du terrain, la légitimité de l’observateur et la qualité de l’observation, cela dépend de l’ambition des analyses qui en découlent. Dans le cadre d’un avis donné par un organisme consultatif, les principes méthodologiques et déontologiques d’une recherche scientifique de haut niveau ne sont pas tous respectés au pied de la lettre. C’est une frustration que je partage avec toi mais qui est parfaitement compréhensible dans ce type d’exercice.

  2. Raphaelle dit :

    Bonjour,
    Pourriez-vous me communiquer une adresse mail? Je voudrais vous inviter à participer à un débat organisé par Newsring.fr sur l’éducation au numérique à l’école.
    http://www.newsring.fr/societe/634-lecole-a-t-elle-rate-le-virage-du-numerique/reperes

    Merci !

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