Mes cours Web 1.9 ou de la difficulté d’être révolutionnaire (épisode 2)

novembre 18, 2011

Il y a 100 ans cette année, Ferdinand Buisson écrivait dans son dictionnaire : « Presque tous les grands pédagogues, Rabelais, Montaigne, Rousseau, Pestalozzi, sont des esprits révolutionnaires, insurgés contre les usages de leurs contemporains. Ils ne mentionnent les systèmes anciens ou existants que pour les condamner, pour déclarer qu’ils sont sans fondement dans la nature. Ils en font plus ou moins complètement table rase et entreprennent de construire à la place quelque chose d’entièrement nouveau. »

C’est donc un pavé sous le bras que j’ai abordé cette nouvelle année universitaire. Mon pavé, il est numérique. C’est un ordinateur portable de moins de 1,5 kg livré rapidement par une grande société installée en Irlande. Pas question de le lancer du haut d’une barricade mais, une fois branché et connecté dans ma salle de cours de l’Université, il me permet d’y faire entrer le monde et d’organiser le travail de mes étudiants. J’enseigne à de futurs enseignants. C’est ainsi que nous avons pu échanger via Skype (c’est interdit et donc tellement révolutionnaire !) avec Stéphanie de Vanssay sur son expérience de l’usage du blog avec des enfants en difficulté. Jean-Roch Masson et huit de ses élèves étaient « avec nous » pour nous faire part de leur expérience de l’usage de Twitter pour apprendre à lire/écrire. Ce sera bientôt Amandine Terrier qui a accepté d’intervenir sur son usage du microbloging avec ses élèves de CM2. C’est aussi grace à cet ordinateur que j’ai pu créer un blog et des notes Etherpad qui constituent la colonne vertébrale d’un travail collectif, collaboratif, basé sur le jeu et la pédagogie de projet.

Mon cours s’intitule en effet  « Enseigner à l’heure du numérique ». Heure, pas ère. Une ère c’est long et je ne forme mes étudiants que pour le monde actuel, tel que je le connais, tel que je le comprends, en espérant que les outils théoriques que je leur fournis leur permettront de s’adapter à son évolution. Mais les Bastilles pédagogiques ne sont pas si facile à prendre et il faut conduire de nombreux assauts avant de parvenir à prendre la forteresse.

Premier assaut : obtenir le matériel nécessaire

Je le répète, mon cours s’intitule « Enseigner à l’heure du numérique », pourtant, voila une photo du « kit de survie » qui m’a été fourni par la secrétaire qui m’a accueilli à la faculté : une enveloppe contenant deux stylos Bic, des marqueurs effaçables et la brosse idoine. La salle équipée que je croyais avoir réservée n’est pas disponible. L’atelier que j’ai prévu est à l’eau. Mais j’ai un vidéoprojecteur et je survis. Le révolutionnaire pédagogique se casse les dents sur un os technique et c’est un peu étrange si l’on songe que cette université avait innové, il y a maintenant  10 ans, en mettant en place le campus numérique FORSE.

Second assaut : composer avec un environnement pédagogiquement hostile

Après ce premier cours, j’ai deux options : disposer d’un laboratoire informatique ou enseigner dans une salle banalisée en comptant sur les ordinateurs personnels des étudiants. J’opte pour la première et ce sera le second os de ma révolution. Si la salle est au demeurant très bien équipée la disposition des ordinateurs rappelle une planche de poireaux semée par un jardinier géomètre : un bel alignement de Mac, posés sur des tables vissées au sol. Dans ces conditions, pas facile de mettre en place des travaux d’équipes, pas facile de développer l’entraide et la collaboration. Je circule difficilement entre les groupes, je me prends les pieds dans les chaises, je dérange les étudiants. Et puis il y a aussi ces pluggins manquants, impossible à installer en raison des droits limités de l’utilisateur, qui vous fichent en l’air un atelier parce qu’il n’est pas possible de visualiser des vidéo… sur le site du ministère de l’éducation nationale.

Troisième assaut : faire évoluer les habitudes, les pratiques

Mais les principaux obstacles ne sont pas les Bastilles techniques ou ergonomiques. Ce sont plutôt les représentations qu’ont les étudiants de la situation qu’ils vivent. Leur histoire aussi. « On n’a pas l’habitude qu’on nous donne la parole » me disait l’un d’eux. Ils s’attendent à un enseignant qui enseigne à son auditoire et les voilà en situation d’agir pour apprendre. Apprendre plutôt qu’être enseigné. Pas facile de considérer que les notes que l’on prend, que le texte que l’on écrit, sont collectifs plutôt qu’individuels. Pas facile de s’organiser pour conduire un un projet. Changer de paradigme n’est pas trivial. Je me rêvais Robespierre (celui d »avant la Terreur !) et c’est la Fontaine qui s’invite (mais que nous mettons peu à peu à la porte !) : « Que sert-il qu’on se contrefasse ? / Prétendre ainsi changer est une illusion / L’on reprend sa première trace / A la première occasion. » (le Loup et le Renard, Livre XII, fable 9).

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