Charançons, endosymbiose, hypomnematas et mes cours Web 1.9

Sitophilus est un sinistre personnage. Ce charançon qui fait des dégâts considérables dans les stocks de céréales des zones tropicales  a une arme secrète qui lui permet de se satisfaire d’un régime  alimentaire passablement monotone.  Cette arme secrète, c’est le jeu collectif. Une bactérie nichée au cœur de certaines de ses cellules synthétise les composés absents de son environnement mais néanmoins nécessaires à son développement. Cela lui confère un avantage adaptatif considérable. « Échangerais nutriments essentiels absents de la farine contre nid douillet dans cytoplasme accueillant… »  Les biologistes qualifient ce jeu collectif  d’endosymbiose. C’est en somme une forme très poussée de symbiose dans laquelle l’association se traduit par l’intégration de la bactérie symbiotique au cœur même des cellules de son hôte.

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La théorie endosymbiotique propose ainsi de revisiter le struggle for life darwinien. Le moteur de l’évolution biologique serait moins la compétition à laquelle se livrent les organismes vivants que les collaborations qu’ils parviennent à établir. Cette théorie s’appuie en particulier sur des arguments qui montrent que certains organites cellulaires des espèces actuelles seraient d’anciennes lignées bactériennes  endosymbiotiques. Leur joint venture avec des cellules primitives aurait, il y a deux ou trois milliards d’années,  permis l’émergence d’organismes plus complexes.  Une forme originelle de « l’union fait la force » en quelque sorte.

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Le jeu collectif  est aussi au cœur des théories récentes sur l’apprentissage. Wenger [1] souligne que l’apprentissage est un processus émergeant au sein de communautés de pratique qui deviennent, chez Laferrière, des communautés d’apprentissage [2]. Dans sa théorie, Engeström [3] développe un modèle qui, dans la lignée de Vygotski et Leontiev, consiste à considérer qu’ apprendre est un processus social et collectif. Aujourd’hui, cette question est évidemment au cœur de la réflexion sur les réseaux numériques du Web 2.0 au sein desquels la génération Why (ou Y, ou C, ou Net Generation,  ou digital natives, comme on voudra) apprend et se socialise [4]. Ainsi, on assiste à l’émergence d’une nouvelle culture fondée sur l’apprentissage collaboratif et informel au sein de collectifs plus ou moins éphémères qui se structurent autour de valeurs et de centres d’intérêts communs [5].

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Et c’est alors que l’ordinateur est entré dans mes cours…

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J’enseigne dans une université qui accueille, comme toutes les universités aujourd’hui, des étudiants qui masquent l’onglet Facebook de leur navigateur sitôt que leur enseignant a l’idée saugrenue de passer devant l’écran de leur ordinateur. Me voila devant un dilemme. Comment concilier la nouvelle culture numérique et les règles de fonctionnement d’une institution qui privilégie la diffusion plutôt que le partage, l’individuel plutôt que le collectif ?

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La  partie magistrale de mon cours est désormais réduite à son strict minimum. Elle permet, en début de séance, de passer en revue les concepts qui seront utiles lors de l’atelier qui suivra. Le début du cours est certes magistral mais il fait néanmoins appel à l’énergie du groupe puisque les étudiants prennent des notes de manière collaborative sur un même document Etherpad. Ce document est un hypomnemata [6] d’un genre nouveau. Elaboré et partagé par et pour le groupe il enregistre la mémoire collective plutôt que la mémoire individuelle.  Ainsi les notes de cours sont plus riches et contiennent moins d’erreurs lorsqu’elles sont produites de manière collaborative.

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On bavarde dans mes cours, mais on bavarde silencieusement en clavardant avec Etherpad. Les échanges entre étudiants deviennent acceptables, parfois utiles. Il arrive qu’un étudiant, bloqué chez lui par un banc de neige ou un réveil en panne, rejoigne néanmoins le cours en téléchargeant ma présentation sur Moodle et en suivant la prise de note sur Etherpad. Les murs de l’Université deviennent transparents et les distances rétrécissent. Moi je retrouve un étudiant perdu.

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Au cours de l’atelier qui suit on échange, on partage, on argumente, on co-construit pour donner du sens aux situations professionnelles analysées ..  encore le collectif au service d’un projet commun. Les étudiants utilisent les informations que j’ai déposées sur Moodle mais aussi les algorithmes de recherche de Google.  L’information est là, à portée de clic. Devenir expert, c’est moins mémoriser cette information que de savoir la trouver, d’apprécier sa fiabilité, d’évaluer sa pertinence, et in fine, de savoir l’utiliser.

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Et c’est alors que se pose la question de l’évaluation…

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Comment évaluer des individus quand on enseigne le travail collaboratif ? Les productions sont collectives, les appréciations le sont également. Quant à la notation elle se traduit par des points attribués au groupe. Ce sont les étudiants eux-mêmes qui décident et annoncent de quelle manière leur répartition doit être effectuée, et, le cas échéant, que l’un d’entre eux, particulièrement impliqué et moteur, mérite une note supérieure à celle de ses coéquipiers.

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Reste la question de l’examen final, individuel comme il se doit. Comment autoriser l’ordinateur et permettre un libre accès à l’information durant l’examen tout en interdisant les communications entre étudiants afin de s’assurer que le travail qui sera remis sera bien un travail personnel ?

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Me voila à me casser les dents sur un os pédagogique. Et qu’un Jenkins  se casse les dents sur le même os n’a rien de rassurant [7].

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[1] Wenger, E. (1999). Communities of practice : Learning, Meaning and Identity. Cambridge : Cambridge University Press.
[2] Laferrière, T. (1999). Apprendre à organiser et à gérer la classe, communauté d’apprentissage assistée par l’ordinateur multimédia en réseau. Revue des sciences de l’éducation, 25 (3), p. 571-591.
[3] Engeström, Y. (1987). Learning by expanding: An activity-theoretical approach to developmental research. Helsinki: Orienta-Konsultit.
[4] Ito, M., Horst, H., Bittanti, M., Boyd, D., Herr-Stephenson, B., Lange, P., Robinson, L. (2008). Living and Learning with New Media: Summary of Findings from the Digital Youth Project. Chicago: MacArthur Foundation.
[5] Thomas, D., & Brown, J. (2011). A new culture of learning. Cultivating the imagination for a world in constant change. LaVergne, TN: Createspace.
[6] Pour Michel Foucault, un hypomnemata est un support de mémoire. Foucault, M. (1976-1988) Dits et écrits. t2. Paris : Gallimard Quarto.
[7] http://henryjenkins.org/2011/02/what_constitutes_an_open-book.html

Crédit photo: G. Chauvin http://aramel.free.fr/INSECTES11-7.shtml

8 commentaires pour Charançons, endosymbiose, hypomnematas et mes cours Web 1.9

  1. Je délaisse de plus en plus l’évaluation traditionnelle (examen à courts et longs développements) au profit de tâches plus complexes (des situations d’apprentissage et d’évaluation) où l’élève doit, entre autre, créer (le sommet de la taxonomie de Bloom, version améliorée) ou résoudre des problèmes: il doit mettre à profit ses connaissances et compétences pour arriver à une solution. Les travaux qui me sont remis sont différents mais il est possible de voir si l’élève à bien compris les notions vues en classe. À ce moment, l’utilisation de l’ordinateur devient plus pertinent. Je ne cherche pas à évaluer si l’élève a retenu par cœur les notions, mais je cherche à voir s’il est capable de mobiliser les connaissances et les compétences. Maintenant, le travail le plus difficile pour moi est de trouver les tâches les plus signifiantes pour mes élèves😉

    • subreptice dit :

      Oui, pas simple l’évaluation quand on essaye de faire mieux que l’évaluation de connaissances factuelles.
      Quels retours du côté des élèves ? Est-ce qu’ils apprécient cette manière de faire ou au contraire ils sont réticents ?
      Merci pour ce commentaire.

  2. J’ai presque tout compris ! Mais cher Australopithèque, tu es rude avec qui n’est pas prof de limaces ! J’ai de la chance, j’en ai fréquenté plusieurs (j’en ai même parmi mes amis) et par osmose, quelques unes de leurs connaissances ont dû passer dans mon cerveau (mais pas toutes, ça va se voir plus loin).
    Je me propose donc de traduire le début de ton article pour les gens normaux, ceux qui rangent en toute quiétude les araignées dans le tiroir des insectes, ceux qui trouvent que le palmier est un arbre des pays chaud et ne s’extasient pas sur la beauté des calcaires à entroques de la roche de Solutré. C’est un exercice de style qui va m’amuser et puis aussi ça va me permettre de me moquer un peu d’un didacticien (mais un peu seulement, parce que tu es un didacticien sympathique).
    Pour commencer, laissons tomber Sitophilus : Eric a utilisé un insecte super moche et quelques mots savants pour nous dire que la théorie de l’évolution c’est bien, mais qu’elle se combine avec des trucs qui l’intéressent beaucoup plus : des modèles de coopération et de collaboration. Il a mis le mot « jeu » dedans parce qu’il aime bien jouer et que c’est à la mode.
    Après les noms d’oiseaux (ou d’insectes), Eric nous sort fort habilement quelques auteurs savants dans le domaine de la didactique. Remarquez, du coup on s’instruit et puis ça change un peu… En résumé, des gens très savants ont dit qu’on apprenait mieux ensemble, en collaborant de manière formelle ou informelle avec des gens qui partagent un certain nombre de valeur et d’intérêt, et que ça ne va pas s’arranger avec l’ordinateur. C’est pas faux, et c’est bien que des gens très savants l’aient dit aussi comme ça on est pris au sérieux. Merci Eric.
    « Et c’est alors que l’ordinateur est entré dans mes cours… » A partir de là je ne traduit plus : Eric a réintégré le monde normal des enseignants technophiles et son langage accessible toute personne dotée d’un cerveau et d’un ordinateur greffé au bout des doigts.
    En tous cas merci Eric, j’adore ce billet ! Pas si souvent qu’on peut lire des pratiques pédagogiques qui ont cours à l’université. Pas souvent non plus qu’on voit un enseignant du supérieur exprimer ses doutes et son questionnement en matière de pédagogie.

    • subreptice dit :

      Chère Caroline. Merci pour la traduction en quasi simultané.
      J’ai été particulièrement impressionné par ta référence au calcaire à entroques et je me dis qu’un prof limace a du trouver des arguments pour te recruter comme gardienne de son troupeau d’élèves de 1ère S lors d’une sortie géologique.
      Je m’inscris néanmoins en faux sur la prétendue technophilie que tu m’attribues. Je te signale que je n’ai pas de mp3, pas de téléphone cellulaire, pas d’itruc non plus.
      J’ai bien ri aussi quand j’ai lu ton commentaire.

  3. Ghislain Dominé dit :

    Passionnant et superbement écrit. Ton incipit est franchement génial et soulève de nouveau les ratés de la didactique mono-cellulaire qui joue du nombrilisme sur un fond de concurrence darwinienne. Bravo donc.
    Quant à l’évaluation, merci pour ton éclairage. Je crois que nous sommes nombreux à buter sur ce sujet. Pas évident quand l’institution attend de nous de nous conformer à un cadre individualiste alors que nous promouvons la construction collective.

  4. ORMIERES dit :

    Gràce à Caroline et à Facebook je viens de découvrir ce superbe article qui touche une ex prof de limaces et de calcaire à entroques. Bravo pour ce témoignage , rare en effet , (à ma connaissance) dans l’enseignement supérieur. Bravo caroline pour ton commentaire judicieux et aussi plein d’humour. J’ai ma dose de rire pour la journée au moins !!

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