Le pédagogisme est-il soluble dans l’élitisme?

septembre 5, 2010

Dans un son rapport annuel sur l’état et les besoins de l’éducation en 2004-2005, le  Conseil Supérieur de l’Education qui insistait sur l’importance d’établir des  liens entre les praticiens et la recherche en éducation soulignait que « Une des difficultés majeures est qu’il existe peu de lieux de transfert où les chercheurs et les praticiens peuvent collaborer pour trouver des solutions éducatives à partir de leurs expertises ».

Que le lecteur français se rassure.  C’est du Conseil Supérieur de l’Education du Québec [1] dont il est question ici.  Ce lieu où praticiens et chercheurs collaborent pour penser l’avenir de notre système éducatif et diffuser les innovations existe en France.  Il s’agit de l’institut national de recherche pédagogique (INRP).

Existe ? Existait ? L’avenir de l’Institut est aujourd’hui fortement remis en cause.

L’INRP [2] est un établissement public administratif placé sous les tutelles du ministère de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.  Son histoire débute avec le musée pédagogique créé en 1879 par Jules Ferry devenu ensuite institut national de la recherche et de la documentation pédagogique puis INRP depuis la création du centre national de documentation pédagogique (CNDP) en 1976.

L’INRP c’est  28 enseignants-chercheurs, 41 professeurs de l’enseignement primaire et secondaire, 158 BIATOS et un réseau de 715 enseignants affectés dans des établissements scolaires qui collaborent aux équipes de recherche. L’INRP c’est aussi un musée de l’éducation à Rouen et une des plus grandes bibliothèques en éducation d’Europe (près de 600 000 volumes). C’est un lieu de recherches, de ressources, d’expertises et de formation.  Quand on circule dans les locaux du siège social aujourd’hui situés à Lyon, on y croise donc des chercheurs de l’Institut et des enseignants du secondaire mais aussi des chercheurs d’universités françaises et étrangères, des formateurs et des personnels d’encadrement.

On y croise aussi parfois un ministre de l’éducation. C’est à l’INRP que Luc Chatel a demandé d’organiser, au printemps dernier, un séminaire international sur « Ecole et nation »[3].  L’INRP est donc une interface entre les recherches nationales et les organisations ou réseaux internationaux, entre les chercheurs, les praticiens et les personnels d’encadrement. C’est un outil unique en Europe.

Dans un rapport adressé aux tutelles et daté du 30 juillet dernier [4], Jacques Moret, actuel directeur de l’Institut, propose de « réaliser une insertion [de l’INRP] au sein de l’Ecole Normale Supérieure » dont les effets immédiats seraient un retour des enseignants détachés devant des élèves et un gel du recrutement de chercheurs. Cela  laisse également craindre un désengagement de l’état et, à terme, une disparition de l’Institut et de ses missions.

La situation est en somme inédite. Il s’agit de réaliser la dissolution d’une structure qui symbolise un « pédagogisme » tant décrié par les milieux conservateurs, dans ce qui est l’un des fleurons de l’élitisme à la française  aujourd’hui fortement remis en cause [5]. Si l’opération semble hasardeuse elle a l’avantage d’être en parfaite cohérence avec la politique éducative qui est aujourd’hui menée en France. La réforme de la formation des enseignants en était l’épisode précédent.

Il y aura, ce lundi à 16h15, une manifestation des  personnels de l’INRP. Elle se tiendra à l’ENS lors de l’inauguration du nouveau restaurant administratif.

Un avis sur l’avenir de l’INRP ? Vous pouvez déposer vos commentaires.

Références

[1] http://www.cse.gouv.qc.ca/FR/Publications_main/index.html

[2] http://www.inrp.fr

[3] http://www.inrp.fr/inrp/actualites/luc-chatel-confie-a-linrp-lorganisation-dun-ab-seminaire-plurisdisciplinaire-de-recherche-sur-lecole-et-la-nation-bb

[4] Moret, J. (2010) L’INRP, perspectives d’une refondation. INRP.

[5] Gumbel, P. (2010) On achève bien les écoliers. Paris : Grasset.


La verticalité de l’apprenant

septembre 1, 2010

« Pendant les mouvements généraux, entrée en classe, changements de place, sortie, le plus grand silence est observé dans les rangs ; les élèves marchent en ligne, le corps droit, les bras dans une position uniforme, soit croisés sur la poitrine, soit rejetés en arrière avec les mains au dos. On a beaucoup critiqué cette dernière posture qui, dit-on, donne aux enfants l’air de petits captifs ; elle est cependant, de l’avis des médecins, préférable à la première au point de vue de l’hygiène, car elle favorise le développement de la poitrine et force l’enfant à se tenir droit. Dans les marches ainsi conduites, on ne voit jamais les enfants se bousculer et même se battre, comme cela arrive lorsqu’ils conservent la liberté complète de leur attitude et de leurs mouvements : ils contractent de précieuses habitudes d’ordre et se préparent au travail par une sorte de recueillement. »
Cet extrait ne provient pas d’un projet de circulaire du Ministre de l’éducation nationale mais du dictionnaire pédagogique de Ferdinand Buisson publié en 1911  [1]. On voit par là que les règles élémentaires de la discipline scolaire ont été posées depuis longtemps et je ne comprends pas les réactions indignées qui ont suivi les propos de Luc Chatel sur la station debout des élèves à l’entrée de leur professeur dans la classe [2].
La station debout est en effet LA marque de notre espèce, notre fierté au sein de la classe des mammifères. Je ne parle pas ici des dandinements maladroits de nos cousins primates ou de la verticalité drolatique des suricates mais bien de l’admirable bipédie humaine. J’aurais aimé assister à l’instant où, la petite Lucy quitta sa branche pour cheminer maladroitement dans la savane en roulant des fesses sous l’œil attendri de ses parents encore perchés. C’est que la bipédie s’acquière au prix d’innovations anatomiques considérables : un bassin large, un angle d’ouverture du col fémoral convenable et des fessiers développés pour ne citer que les plus évidents [3]. D’un point de vue fonctionnel, la bipédie implique un mécanisme complexe. Ce mécanisme permet à un muscle soumis à un allongement du fait des mouvements de flexion qu’entraine la gravité, de se contracter par un réflexe que l’on qualifie de myotatique. Je ne dis rien de l’implication des organes tendineux de Golgi, des neurones fusimoteurs et de l’importance des fibres Gamma dans ce processus. Je ne m’étends pas sur la station debout qui autorise le développement de la boîte crânienne et  donc de l’encéphale. Les lecteurs de ce billet titulaires d’un baccalauréat scientifique connaissent tout cela.
On voit par là que se tenir debout est une marque d’humanité et qu’il n’y a pas lieu de s’offusquer qu’elle revienne dans les salles de classe. J’ai lu ici ou là quelques esprits chagrins qui dénoncent la confusion entre autorité et autoritarisme, qui voudraient nous faire croire que les enfants d’hier ne sont pas ceux d’aujourd’hui et que des enseignants sont respectés de leurs élèves sans avoir à manier la contrainte et la punition…  Je m’étonne.

Notre système éducatif a un certain nombre de défis à relever qui engagent l’avenir de notre jeunesse. Pourrions-nous faire l’économie du débat de la verticalité de l’apprenant ? Quand j’ouvre le Devoir [4] j’ai comme une angoisse d’y lire un matin que, dans le pays de Rabelais et de Rousseau, on débat, au XXIème siècle,  du bien fondé de demander aux élèves de se lever à l’entrée de leur professeur.

Socrate avait, je crois, tranché la question des relations d’autorité entre les élèves et leur enseignant. S’adressant un jour au père d’un jeune homme dont il avait entrepris l’instruction, il lui dit : « Je vous rends votre fils, je ne puis rien lui enseigner, il ne m’aime pas » [1]

Références

[1] Buisson, F. (1911). Nouveau dictionnaire pédagogique et d’instruction primaire. Paris : Hachette.
http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson

[2] Les élèves doivent-ils se lever quand le professeur entre dans la classe? Libération 30/08/2010

[3] Chevalier, T. (2006) Australopithecus afarensis : bipédie stricte ou associée à une composante arboricole ? Critiques et révision du matériel fémoral. L’Anthropologie. 110(5) pp 698-731.

[4] Quotidien d’information québécois fondé en 1910

crédit photo (c) INRP