Les technologies vont changer la pédagogie !

Je me souviens d’une histoire que l’on m’a rapportée dans les années quatre-vingts. Cette histoire se déroule dans un village du Sahel. Un jeune ingénieur français y avait été affecté dans le cadre de son service civil de coopération. La mission qui lui avait été confiée visait à lutter contre la désertification. En effet, dans cette région du monde la désertification qui gagnait entrainait des corvées de bois de plus en plus difficiles en raison de l’allongement de la distance à parcourir pour récupérer la précieuse et unique source d’énergie.
Le problème était simple et la solution ne l’était pas moins. Notre ingénieur identifia très vite que les foyers traditionnels, trois pierres disposées en trépied sous la marmite, avaient des rendements désastreux. Il fit donc confectionner des foyers constitués d’un cercle de métal forgé qui, tout rudimentaires qu’ils étaient, assuraient une meilleure circulation de l’air, une combustion plus complète et des rendements améliorés. Heureux de mettre son expertise au service du monde en voie de développement, notre ingénieur distribua les nouveaux foyers à des femmes reconnaissantes.
Pourtant, au cours des visites ultérieures qu’il fit dans le village, notre innovateur s’aperçut bien vite que les femmes, bien qu’elles aient démontré qu’elles étaient en mesure de le faire, n’utilisaient pas les nouveaux foyers qui, en général, avaient été relégués dans un coin où ils rouillaient de dépit.
Comment une technologie utile, à même de résoudre un problème patent, pouvaient-elle avoir été rejetée aussi massivement ? L’enquête qui permit de répondre à cette question fut bien plus longue que celle qui avait conduit à la réalisation des nouveaux foyers. C’est que, dans ce village le foyer est plus qu’un foyer. C’est un symbole matriarcal lourd de sens pour lequel la forme est de la plus grande importance. Et la forme d’un symbole féminin c’est le triangle. Un foyer circulaire, ce n’est pas acceptable !
Cette histoire se termine bien. Les foyers triangulaires qui ont par la suite été confectionnés ont été adoptés par le village et la vie des femmes s’en est trouvée améliorée. Elle me semble emblématique de ce que l’on pourrait qualifier d’innovation dogmatique. Innover de manière dogmatique, c’est, pour une autorité, une institution, tenter d’imposer une nouveauté dont elle a décidé qu’elle serait utile à ses destinataires. C’est plus insidieux qu’un processus de type top-down. C’est un processus rigide qui déresponsabilise les acteurs à qui, non seulement les solutions sont proposées, mais les problèmes aussi. Ainsi, les enseignants sont-ils soumis à des pressions très fortes pour adopter des technologies. Et ils résistent !

Larry Cuban identifie deux raisons majeures et profondes à ces résistances : « certaines croyances culturelles relatives à ce qu’est enseigner, aux manières d’apprendre, aux connaissances qu’il convient d’enseigner à l’école et à la relation enseignant élève » et « l’école divisée en niveaux d’âge, invention organisationnelle de la fin du dix-neuvième siècle, [qui] a profondément déterminé ce que les enseignants font ou ne font pas dans leurs classes ». Deux raisons majeures donc. Une culturelle (l’identité professionnelle des enseignants), l’autre institutionnelle (l’organisation structurelle du système éducatif). Les enseignants qui adoptent ces technologies sont donc doublement méritants. Méritants d’avoir été en mesure de mettre en question leurs pratiques. Méritant de se battre contre des moulins institutionnels.

Alors dans ces conditions. Les technologies vont-elles changer la pédagogie ? Là encore, Larry Cuban nous éclaire : « L’introduction du film et de la radio dans les écoles dans les années vingt et 30 et de la télévision scolaire dans les années cinquante et 60 ont connu le même type de promesses mirobolantes d’une technologie nouvelle sensée révolutionner l’enseignement et l’apprentissage. »

Ce premier billet n’est pas pessimiste. Je reste profondément persuadé que les technologies numériques peuvent apporter beaucoup aux enseignants et à leurs élèves (et il en existe de nombreux témoignages) :  différenciation pédagogique, élaboration de situations d’apprentissage complexes pour le développement de compétences, accompagnement hors la classe… Mais leur adoption, le développement de leurs usages et leur impact réel sur les pratiques, passent par une analyse beaucoup plus approfondie et systémique prenant en compte les dimensions culturelles, sociologiques et didactiques. Elle passe aussi par la responsabilisation des enseignants qui devraient se voir offrir la formation et des conditions de travail qui leur permettent de se saisir des problèmes qu’ils rencontrent et d’en débattre pour élaborer des solutions collectives.

Référence

CUBAN Larry (1998).- Salle de classe contre ordinateur : vainqueur la salle de classe. – Recherche et formation : Les nouvelles technologies : permanence ou changement ?; n° 26. – pp. 11-29.
http://edutice.archives-ouvertes.fr/edutice-00000797/en/

10 commentaires pour Les technologies vont changer la pédagogie !

  1. […] « SUBREPTICE 30, août 2010 Posted by ptiboutfil in Actualités. trackback Les technologies vont changer la pédagogie ! « SUBREPTICE. Le premier billet d’un nouveau blog qui interroge sur la possibilité de changements liés […]

  2. Vahid dit :

    Intéressant. Je veux justement entrer en lice pour les TICs dans l’éducation et votre réfléxion vient à point pour revoir (et même remettre en question) les bases de mon approche.

  3. Michèle dit :

    Un livret d’évaluation numérique pour solutionner la mise en œuvre du socle commun de connaissances et de compétences, un site pour résoudre la formation des néo-titulaires : une rentrée pleine de bons augures …

  4. dartagnan40 dit :

    Le problème, cher Eric Sanchez, c’est que ce que Larry Cuban a écrit il y a plus de dix ans sur de grosses cohortes statistiques, ce que des enseignants chercheurs en sciences de l’éducation savent depuis donc au moins une décennie, hélas, les politiques, leurs administrations et les décideurs eux le découvrent (voire l’ignorent encore).

    Je vous renvoi sur la video de l’actuel ministre de l’Education nationale au BETT en janvier 2010, cela vaut le coup d’y passer 8 minutes pour comprendre qu’il pense que la pédagogie qui n’a pas évolué depuis 25 ans, changera avec le numérique ( http://www.dailymotion.com/video/xbvd3q_luc-chatel-sur-le-stand-france-cap_news#from=embed ). J’aurais pu prendre d’autres exemples, vous le savez.

    Il faut sérieusement se poser la question d’une large diffusion de synthèse des études scientifiques dans un verbiage compréhensible pour des élus qui ne demandent qu’à être éclairés et à ne pas ré-inventer l’eau tiède.

    Sur Larry Cuban que vous citez, un blogueur suisse Lyonel Kaufmann me l’a fait découvrir l’année dernière au moment où était publiée une enquête TNS Sofres sur l’usage de l’ordinateur dans les Landes.

    http://lyonelkaufmann.ch/histoire/2009/07/26/landes-les-ordinateurs-en-classe-toujours-surestimes-et-sous-utilises/

    http://lyonelkaufmann.ch/histoire/2010/05/11/larry-cuban-blogue…-sur-les-reformes-scolaires-et-les-tice-1/

  5. subreptice dit :

    Merci Pierre-Louis pour ce commentaire et les liens.
    C’est en effet assez étrange que l’importance de faire appel à des experts ne soient pas discutée lorsqu’il s’agit de construire un viaduc, d’organiser une grande campagne sanitaire ou de faire des choix en terme de politique énergétique mais que, lorsqu’il s’agit de l’éducation de nos enfants, les politiques ont tendance à prendre des décisions qui ne tiennent pas compte des travaux en éducation qui pourraient les éclairer.
    Je ne conteste pas que, pour un élu, il n’est pas facile de se retrouver dans la jungle des travaux en éducation. La responsabilité en revient-elle au chercheur ? Certainement, mais on ne remet guère en cause le « verbiage » du géologue, de l’épidémologiste ou du physicien. C’est que ce verbiage met en mot des concepts scientifiques qui permettent de fonder les modèles de l’ingénieur. Il est évidemment nécessaire que l’expert soit en mesure de vulgariser mais avant tout, son rôle est de s’adresser aux ingénieurs qui fondent leurs interventions sur les théories des chercheurs. En éducation c’est cette articulation qui fait défaut. La majorité des enseignants ne lit pas les articles des revues de sciences de l’éducation. Ils en sont pour la plupart incapables parce que leur formation relève plus de la formation d’artisans (le terme compagnonnage a été utilisé pour décrire l’esprit de la réforme) que d’ingénieurs. Il manque un corps de professionnels dans l’éducation qui soit en mesure de dialoguer avec les praticiens, les chercheurs et conseiller les élus. On pourrait imaginer que les inspecteurs jouent ce rôle mais, à ma connaissance, les inspecteurs inspectent et ne lisent guère la Revue Française de Pédagogie.
    Je travaille souvent avec des enseignants du secondaire. J’essaye d’écrire le plus possible dans des revues de praticiens, je fais de la formation et des conférences devant des enseignants et parfois le grand-public, je blogue. De nombreux collègues le font également mais, en France, Les instituts de formation disparaissent (ou c’est tout comme). L’INRP est appelé à se dissoudre dans une ENS. A ma connaissance aucun chercheur en éducation ne participe à l’écriture des programmes… On voit bien que les structures qui pourraient permettre l’articulation terrain/recherche ne sont pas considérées comme utiles par nos gouvernants.
    J’aimerais que dans ce domaine on puisse prendre modèle sur la médecine où interagissent des praticiens et des chercheurs qui, pour ces derniers, conduisent parfois des travaux très théoriques et illisibles pour le commun des mortels mais qui ne sont pourtant pas remis en cause.

  6. pierrelouis dit :

    Cher Eric,

    Cette discussion risque d’être sans fin😉 d’autant que pour changer de braquet et complexifier un peu le débat,notre systeme educatif français est co-piloté entre les differentes structures de l’Education nationale et les collectivités territoriales. Ce double pilotage dans une zone de compétence vieillissante est, à mon sens, LA difficulté pour l’integration des TICE dans les usages. Celui qui fournit les matériels, logiciels et maintenance n’est pas celui qui peut fixer des objectifs, accompagner les usage, les évaluer, qui établi les programmes, etc.

    « Zones grises »
    Les lois de décentralisation, le code de l’education qui nous régie, datent des années 1985. Il demeure dans la gestion des compétences une zone grise de décision et d’equipements qui en découlent qui a été dénoncé par les IGEN et IGAENR de la mission d’audit de modernisation en mars 2007. Je vous renvoi a ce qu’avait écrit le Café pédagogique en avril 2007.

    J’insiste là dessus, car cette problématique de gouvernance qui est hélàs belle et bien française, pèse lourdement sur notre systeme.

    « Les collectivités et la recherche »
    Pour moi qui ne suis qu’un lecteur, j’immaginais naivement deux aspects : la recherche fondamentale qui se borne (ce n’est pas pejoratif, c’est deja tres bien) a de l’observation (role passif) et un autre aspect qui m’a fait réagir a ton billet, disons une expertise avec de la bibliographie et des conseils (role actif). Dans ce dernier cas, on se rapprocherai davantage des instances de décisions et le/les chercheur(s) conseilleraient, déconseilleraient aux vue de ce qu’ils ont lu ailleurs. Ce sont deux faces d’un même métier, production et valorisation.

    Je déplore que les universités indépendantes mais toujours en recherche de terrain d’études n’aient pas tenté de prendre contact avec les collectivités qui se lancaient dans des opérations d’équipements ou dans des ENT, pour les observer davantage, mais surtout pour leur proposer leurs conseils.

    Consernant l’observation, même si les études sont rares, elles existent. Citons par exemple celles de Jean-Luc Rinaudo et les équipes du CREAD ont été chargées d’une mission par le Conseil général d’Ille et Vilaine, ou encore celles d’Alain Jaillet et Hervé Daguet pour le Conseil général des Landes. Pour les ENT et devant l’opacité des résultats encore une fois observée a Ludovia la semaine derniere, j’ai bien en mémoire les travaux de Sylvain Genevois et Françoise Poyet pour le Conseil général de l’Isère, mais j’ignore s’il en existe d’autres. Car c’est là un autre grand problème, car quand ces travaux existent nous ne savons pas où cela est publié. Les communications sont (désolé d’y revenir) trop « entre vous » alors qu’elles mériteraient davantage de publicité. Le problème de la simplification langagière est, je suis d’accord avec toi, accessoire.

    Mais en rédigeant cette réponse, et en relisant rapidement ces écrits, je constate une fois de plus que l’on a pas tiré les enseignement des écrits de Larry Cuban, que les études lues affirment presque toutes que ces outils n’influencent pas les pratiques des enseignants et les usages des élèves (dans et hors classe). C’est donc moins une démarche d’observation qu’une démarche de conseil que l’on attend de la part des universitaires.
    D’autant et ce sera ma conclusion qu’ils ne se gênent pas une fois les observations détaillées dans leurs conclusions respectives pour sortir de leur neutralité d’observateurs et juger l’action des décideurs. Le pas de la critique au conseil voir a l’action politique (sens individu acteur de la société qui l’entoure) ne me semble donc pas si important à franchir.

  7. subreptice dit :

    Oui, J’adhère à tes propos. Et c’est vrai que cette discussion sera sans fin si une réforme ne vient pas vite modifier la gouvernance.
    Tu as raison aussi d’écrire que le chercheur a une mission de valorisation de ses travaux. En France, cette mission est peu prise en compte pour sa carrière malheureusement et il y est donc peu incité. C’est beaucoup plus clair dans d’autres pays (Québec par exemple).
    Je vois que tu as de mauvaises expériences avec des collaborations scientifiques. J’ai de mon côté en tête quelques exemples de projets lancés par le ministère menés sans prendre conseil auprès de chercheurs alors qu’ils y auraient été très favorables.
    Je formule donc des vœux pour une reconnaissance du chercheur en éducation par le politique et pour des travaux scientifiques moins opaques et clairement orientés vers la production de savoirs d’action.

  8. dartagnan40 dit :

    En 2000, l’excellent journaliste scientifique Michel Alberganti (le Monde, France Culture) publiait « A l’école des robots » (http://www.scienceshumaines.com/-0aa-l-ecole-des-robots–l-informatique-2c-l-ecole-et-vos-enfants-0a_fr_1210.html) qui est une anticipation tres agreable à lire de la nouvelle école projetée en 2010, telle que vue en 1999-2000. Nous sommes en 2010 et ce que devait faire Lucas n’existe pas encor. Mais c’est intéressant à relire.

    Dix ans plus tard, on retrouve le même concept, sauf que le journaliste auteur est remplacé par les grands groupes industriels (Axa, France Telecom, Thales, LVMH, Safran, etc.) qui s’interrogent sur de l’école du XXIe siecle. C’est beaucoup plus court que le bouquin d’Alberganti et le sujet rejoint les préoccupation de l’hote de ce blog.

    http://www.paristechreview.com/2010/04/14/un-systeme-denseignement-secondaire-basezero/

    Je suis tombé dessus, par hasard, le concept de base zero est intéressant bien utopique, mais j’aimerais avoir votre avis la dessus (mais est-ce si eloigné de certains articles de la revue francaise de pédagogie ?). Peut etre dans un prochain billet car cela merite une analyse plus longue qu’une réponse.

    • subreptice dit :

      En réfléchissant à cette histoire d’impact des technologies je me suis souvenu d’une phrase dont je ne saurais dire où je l’ai lue.
      « Quand on n’a qu’un marteau pour outil, tous les problèmes commencent à ressembler à des clous. »
      Les instruments ont bien un impact sur notre manière de voir le monde. C’est vrai pour les instruments symboliques évidemment (penser par exemple à l’invention du 0) mais cela vaut également pour les artefacts et cela a été théorisé. Par exemple par Rabardel [1].

      J’ai lu avec intérêt base/zéro et j’avoue que ce Sirius ne m’inspire guère confiance:
      – Il ré-invente la différenciation pédagogique (Freinet en avait jeté les bases dans les années 30) et en propose un traitement technocratique (on diagnostique les différences et on applique des solutions « adaptées »). On sait depuis longtemps que cela ne marche pas. C’est plutôt dans l’adaptation continue des interventions de l’enseignant qui invente sans cesse des moyens nouveaux que les différences peuvent être gérées).
      – Il ne me lit pas [2] (dans un sens c’est normal cet article n’est pas encore paru mais de la part d’un extra-terrestre c’est quand même décevant) et ne prend pas en compte l’importance de l’enseignant pour l’usage des jeux en classe (prise de distance par rapport aux connaissances implémentées dans le jeu, passage de connaissances individuelles et contextualisées à des savoirs institutionnalisés et partagés).
      – Je le trouve bien terrien cet extraterrestre qui ne remet pas en cause le découpage disciplinaire, et le regroupement d’élèves en classes. j’aurais aimé qu’il nous propose des solutions vraiment décoiffantes, qu’il change de paradigme comme on dit dans la Revue Française de Pédagogie.
      Et puis c’est un innovateur dogmatique. Il atterri, analyse la situation avec ses propres références et propose ses solutions. Décidément, si même les extraterrestres… Où va notre univers ?

      [1] Rabardel, P. (1995). Les hommes et les technologies. Approche cognitive des instruments contemporains. Paris : A. Colin
      [2] . Sanchez, E. (soumis). Usage d’un jeu sérieux dans l’enseignement secondaire : modélisation comportementale et épistémique de l’apprenant. Revue d’Intelligence Artificielle.

  9. La sociologie de l’innovation et en particulier la sociologie de la traduction (Akrich, Callon, Latour) ont théorisé cette question dans le même sens. Cela s’appelle aussi la théorie de l’acteur réseau. Il est étonnant que les décideurs n’en prennent pas connaissance, ils piloteraient très différemment…

    Bruno Devauchelle

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