Les technologies vont changer la pédagogie !

août 30, 2010

Je me souviens d’une histoire que l’on m’a rapportée dans les années quatre-vingts. Cette histoire se déroule dans un village du Sahel. Un jeune ingénieur français y avait été affecté dans le cadre de son service civil de coopération. La mission qui lui avait été confiée visait à lutter contre la désertification. En effet, dans cette région du monde la désertification qui gagnait entrainait des corvées de bois de plus en plus difficiles en raison de l’allongement de la distance à parcourir pour récupérer la précieuse et unique source d’énergie.
Le problème était simple et la solution ne l’était pas moins. Notre ingénieur identifia très vite que les foyers traditionnels, trois pierres disposées en trépied sous la marmite, avaient des rendements désastreux. Il fit donc confectionner des foyers constitués d’un cercle de métal forgé qui, tout rudimentaires qu’ils étaient, assuraient une meilleure circulation de l’air, une combustion plus complète et des rendements améliorés. Heureux de mettre son expertise au service du monde en voie de développement, notre ingénieur distribua les nouveaux foyers à des femmes reconnaissantes.
Pourtant, au cours des visites ultérieures qu’il fit dans le village, notre innovateur s’aperçut bien vite que les femmes, bien qu’elles aient démontré qu’elles étaient en mesure de le faire, n’utilisaient pas les nouveaux foyers qui, en général, avaient été relégués dans un coin où ils rouillaient de dépit.
Comment une technologie utile, à même de résoudre un problème patent, pouvaient-elle avoir été rejetée aussi massivement ? L’enquête qui permit de répondre à cette question fut bien plus longue que celle qui avait conduit à la réalisation des nouveaux foyers. C’est que, dans ce village le foyer est plus qu’un foyer. C’est un symbole matriarcal lourd de sens pour lequel la forme est de la plus grande importance. Et la forme d’un symbole féminin c’est le triangle. Un foyer circulaire, ce n’est pas acceptable !
Cette histoire se termine bien. Les foyers triangulaires qui ont par la suite été confectionnés ont été adoptés par le village et la vie des femmes s’en est trouvée améliorée. Elle me semble emblématique de ce que l’on pourrait qualifier d’innovation dogmatique. Innover de manière dogmatique, c’est, pour une autorité, une institution, tenter d’imposer une nouveauté dont elle a décidé qu’elle serait utile à ses destinataires. C’est plus insidieux qu’un processus de type top-down. C’est un processus rigide qui déresponsabilise les acteurs à qui, non seulement les solutions sont proposées, mais les problèmes aussi. Ainsi, les enseignants sont-ils soumis à des pressions très fortes pour adopter des technologies. Et ils résistent !

Larry Cuban identifie deux raisons majeures et profondes à ces résistances : « certaines croyances culturelles relatives à ce qu’est enseigner, aux manières d’apprendre, aux connaissances qu’il convient d’enseigner à l’école et à la relation enseignant élève » et « l’école divisée en niveaux d’âge, invention organisationnelle de la fin du dix-neuvième siècle, [qui] a profondément déterminé ce que les enseignants font ou ne font pas dans leurs classes ». Deux raisons majeures donc. Une culturelle (l’identité professionnelle des enseignants), l’autre institutionnelle (l’organisation structurelle du système éducatif). Les enseignants qui adoptent ces technologies sont donc doublement méritants. Méritants d’avoir été en mesure de mettre en question leurs pratiques. Méritant de se battre contre des moulins institutionnels.

Alors dans ces conditions. Les technologies vont-elles changer la pédagogie ? Là encore, Larry Cuban nous éclaire : « L’introduction du film et de la radio dans les écoles dans les années vingt et 30 et de la télévision scolaire dans les années cinquante et 60 ont connu le même type de promesses mirobolantes d’une technologie nouvelle sensée révolutionner l’enseignement et l’apprentissage. »

Ce premier billet n’est pas pessimiste. Je reste profondément persuadé que les technologies numériques peuvent apporter beaucoup aux enseignants et à leurs élèves (et il en existe de nombreux témoignages) :  différenciation pédagogique, élaboration de situations d’apprentissage complexes pour le développement de compétences, accompagnement hors la classe… Mais leur adoption, le développement de leurs usages et leur impact réel sur les pratiques, passent par une analyse beaucoup plus approfondie et systémique prenant en compte les dimensions culturelles, sociologiques et didactiques. Elle passe aussi par la responsabilisation des enseignants qui devraient se voir offrir la formation et des conditions de travail qui leur permettent de se saisir des problèmes qu’ils rencontrent et d’en débattre pour élaborer des solutions collectives.

Référence

CUBAN Larry (1998).- Salle de classe contre ordinateur : vainqueur la salle de classe. – Recherche et formation : Les nouvelles technologies : permanence ou changement ?; n° 26. – pp. 11-29.
http://edutice.archives-ouvertes.fr/edutice-00000797/en/

Publicités